«Il faut en finir avec les querelles sur la radicalisation»

Tribune parue dans L'opinion, le 31 janvier 2020




C’est reparti. La bataille des chercheurs qui s’intéressent à la radicalisation islamique et, en quelques années, les discours de leurs soutiens mais surtout de leurs opposants s’est lui aussi radicalisé ! La querelle des deux des meilleurs spécialistes en la matière apporte une preuve de plus de l’absence de boussole et de direction des principaux acteurs qui devraient être en charge de ce sujet essentiel.


Islamisation de la radicalisation ou partir de l’islam et du discours salafiste ? Telles sont les options pour théoriser le jihadisme. Choisir la première option, celle d’Olivier Roy, c’est-à-dire une islamisation de la radicalité, revient à présenter l’islam politique comme une cause accessoire et secondaire de la radicalisation. Choisir la deuxième, celle de Gilles Kepel, c’est considérer l’islam et en particulier le salafisme comme la cause impulsive et déterminante de la dérive de milliers d’enfants de la République.


Un constat d’abord : faisons preuve d’humilité. Si peu d’experts ont vu arriver cette déferlante (et ceux qui l’avaient pressentie ont été ignorés) qu’une certaine modestie s’impose. L’un a déclaré en 2014 qu’« il n’y a plus d’islam politique mais de l’islam en politique ». L’autre expliquait en 2000 dans un livre intitulé Jihad qu’al-Qaïda n’avait pas d’échos auprès de la jeunesse arabe, que « l’islamisme n’a plus la force mobilisatrice de l’utopie » et, se montrant optimiste, « l’expansion, c’est terminé ». Le pragmatisme s’impose donc.


Dans le cadre de la commission d’enquête sénatoriale que j’ai sollicitée et coprésidée en juin 2014 après l’effroi et les questionnements provoqués par le livre de David Thomson (Les Français jihadistes, Les Arènes, 2014), nous avons cherché à comprendre les mécanismes de radicalisation. Il a été impossible de faire des préconisations concernant l’islam, en raison, selon le rapporteur, de prétendus amalgames et d’un risque de « stigmatisation ». Cette position à la limite de l’autisme a entraîné la commission à rejeter des dizaines d’amendements et de propositions sur la formation des imams, le financement des lieux de cultes ou encore sur le statut des aumôniers.


Terreau propice. Il est absurde de refuser le lien entre radicalisation et islam. Les plus de 22 000 personnes fichées et ceux qui passent à l’acte n’invoquent pas Bouddha pour justifier leur démarche. L’islam est-il la cause impulsive et déterminante de ces dérives ? Telle est la question. Pour essayer de trouver une réponse, il faut un instant se mettre dans la situation de l’autre.


Inutile d’ânonner les causes multiples qui conduisent les enfants de la République à s’engager dans l’armée du crime, chacun les connaît. Manque d’intégration sociale, discriminations, chômage et délinquance… Autant de raisons auxquelles il faut ajouter la question de la laïcité, souvent vécue comme tournée uniquement contre l’islam ou encore les ressentis de notre politique étrangère.


Tout cela a beau avoir été rabâché et vulgarisé, c’est un fait : tous ces critères concourent à la recherche d’un exutoire. Délinquances et trafics en tout genre, rupture totale du lien citoyen, le tout dans un climat médiatiquement et politiquement obsessionnel à l’encontre de l’islam et du voile. Un climat en outre marqué par des débats qui n’en finissent pas sur la place de l’islam dans la République et par une vague d’actes violents contre des musulmans en France et dans le monde.


Dans ce contexte, il n’est donc pas absurde de conclure que la cocotte-minute de désocialisation — entraînant délinquance et repli communautaire — est un terreau propice et fertile pour l’islam radical. Les territoires perdus de la République ont préexisté à la radicalisation de la jeunesse, comme la radicalisation en prison a préexisté à Daesh. Faire de l’islam le moteur de la radicalisation pose question. Dans la majeure partie des cas, ces jeunes ignorent tout de la religion et près de 40 % d’entre eux sont des convertis.

Théories compatibles. Les deux théories ne sont donc pas opposées mais compatibles. Dans le temps, les critères de radicalité se cumulent sur des jeunes qui fusionnent sans questionnement avec l’islam radical, grâce à ces outils et aux porte-parole de l’islam extrémiste. La situation grave qui est la nôtre appelle des mesures urgentes et non des guerres d’élites.


D’abord les meilleurs chercheurs, sociologues et psychiatres (comme Boris Cyrulnik, Gilles Kepel, Olivier Roy et les autres) doivent échanger avec les journalistes d’investigation qui connaissent le sujet (tels que Boris Thiolay, Hugo Micheron et Wassim Nasr) et pas seulement avec des personnes du même avis, triées sur le volet par les préfectures. Il faut écouter et entendre les voix divergentes.


Comme nous tous, les gouvernements successifs ont tâtonné. Il revient à celui d’Edouard Philippe de créer une task force et bâtir un programme unifié de lutte contre la radicalisation en utilisant les compétences disponibles. Il faut notamment s’atteler à créer un outil d’évaluation des personnes en voie de radicalisation ou de retour d’un terrain de combats. Cette évaluation systématique, régulière et unifiée permettra d’appliquer un programme adapté en fonction du degré de radicalisation et en évitant les fausses confessions et la takia.

Pour l’élaboration de cette « doctrine » française, toutes les bonnes volontés sont les bienvenues pour trouver le moyen de reconstruire ce lien citoyen disparu. Il faut que le sujet soit traité avec méthode et gestion afin d’engranger des résultats. Il faut professionnaliser le travail autour de la radicalisation avec les associations qui travaillent déjà sur le sujet et qui déplorent pour la plupart leur isolement.


L’Etat a mis des moyens qui attirent des convoitises et provoquent des effets d’aubaine. Donc une task force déterminée devrait s’emparer de cette question, regrouper les dispositifs existants, revoir les méthodes et, comme je l’indiquais, bâtir des programmes de déradicalisation enfin unifiés pour être en mesure d’avoir des résultats et des évaluations fiables. La psychiatrie ne doit pas être oubliée des dispositifs de lutte contre la radicalisation. L’heure n’est pas aux querelles mais à l’action. Les premiers condamnés comme Flavien Moreau sortent de prison pas du tout repentis. D’autres hommes et femmes vont rentrer des terrains d’opération.


Les six millions de musulmans qui vivent en France et respectent les lois de la République ne peuvent pas et ne doivent pas subir les conséquences des actions d’une poignée de criminels et en être les otages. Nos concitoyens sont inquiets, certains politiciens ou des apprentis sorciers en profitent pour faire de la surenchère répressive qui ne réglera rien. Le temps presse.



Nathalie Goulet est sénatrice de l’Orne, membre du groupe UDI-UC. Elle a coprésidé en 2014 la commission sénatoriale d’enquête sur l’organisation et les moyens de la lutte contre les réseaux djihadistes en France et en Europe.

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